Pour de nombreuses familles immigrantes, arriver aux États-Unis marque le début d’une nouvelle vie. Les premiers mois sont souvent consacrés à trouver un logement, décrocher un emploi, apprendre l’anglais et comprendre un système administratif entièrement nouveau. Mais cette période d’adaptation est aussi celle où les nouveaux arrivants deviennent des cibles privilégiées des fraudeurs, qui exploitent leur confiance, leur manque d’information et parfois leur espoir d’améliorer rapidement leur situation financière.
Dans le Maine, des leaders communautaires et des professionnels du secteur financier constatent une multiplication des escroqueries visant les immigrants. Qu’il s’agisse de déclarations de revenus mal préparées, de faux conseillers en immigration, d’usurpations d’identité ou de promesses d’investissements miraculeux, les conséquences peuvent être dévastatrices pour des familles qui tentent simplement de bâtir leur avenir.

Des conseils bien intentionnés… mais parfois dangereux
Nadine Pembele, éducatrice financière et formatrice basée à Portland, accompagne depuis plusieurs années les communautés immigrantes dans leur compréhension du système financier américain. À travers des ateliers d’éducation financière, elle aide les nouveaux arrivants à mieux comprendre les impôts, le crédit, les services bancaires et les risques liés aux fraudes.
Selon elle, l’une des principales vulnérabilités des immigrants réside dans les informations qu’ils obtiennent auprès de leur entourage.
« Beaucoup d’immigrants cherchent des réponses auprès de ceux qui sont arrivés avant eux. Malheureusement, ces personnes ne connaissent pas toujours les changements des lois et continuent de transmettre des informations qui ne sont plus à jour », explique-t-elle.
Même lorsque ces conseils sont donnés avec les meilleures intentions, ils peuvent conduire à des erreurs coûteuses, car les règles fiscales, financières et migratoires évoluent constamment.
Les faux préparateurs d’impôts font des victimes
L’un des problèmes les plus fréquents concerne les déclarations de revenus. De nombreuses familles confient leurs documents fiscaux à une personne recommandée par un proche ou un membre de leur communauté sans vérifier si elle possède les qualifications nécessaires.
Au cours des ateliers qu’elle anime, Nadine Pembele affirme avoir recensé plus d’une quinzaine de cas de déclarations mal préparées. Certaines personnes n’ont jamais reçu leur remboursement d’impôts. D’autres ignoraient que leur déclaration comportait des erreurs importantes.
« Lorsque la déclaration est présentée comme ayant été préparée par le contribuable lui-même, c’est lui qui demeure responsable devant les autorités fiscales », rappelle-t-elle.
« Je n’ai jamais revu mon argent »
Le témoignage d’Elie B. illustre parfaitement cette réalité.
Arrivé récemment aux États-Unis, il ne connaissait pas encore le fonctionnement des déclarations de revenus. Sur les conseils d’une connaissance, il a confié ses documents fiscaux à une personne présentée comme expérimentée.
Après avoir préparé sa déclaration, celle-ci lui a expliqué qu’il ne recevrait qu’un faible remboursement d’impôts.
Quelques mois plus tard, alors qu’il avait besoin de ses documents fiscaux pour demander une aide financière destinée à couvrir des frais médicaux, Elie B. a tenté de reprendre contact avec ce préparateur. Ses appels sont restés sans réponse. Lorsqu’il s’est rendu au bureau où il l’avait rencontré, il a découvert que celui-ci n’y travaillait plus.
Grâce à l’aide d’un autre organisme, il a finalement obtenu une copie de sa déclaration fiscale. C’est alors qu’il a découvert qu’il avait droit à un remboursement beaucoup plus important que celui qui lui avait été annoncé.
Selon lui, une partie de cet argent avait été versée sur un autre compte bancaire sans qu’il en soit informé.
Ne parvenant plus à retrouver le préparateur, il n’a jamais récupéré cette somme.
« Cette expérience m’a appris qu’il ne faut jamais faire confiance uniquement parce qu’une personne est recommandée par un proche ou appartient à la même communauté », confie-t-il actuellement.
Depuis, il vérifie systématiquement les qualifications des personnes auxquelles il remet ses documents et encourage les nouveaux arrivants à faire preuve de prudence.
Les faux conseillers en immigration
Pembele s’inquiète également de la prolifération de faux conseillers en immigration.
« Certaines personnes deviennent des références simplement parce qu’elles ont aidé des proches ou travaillé comme interprètes. Elles deviennent des conseillers alors qu’elles ne sont ni avocats ni spécialistes qualifiés », explique-t-elle.
Selon elle, un mauvais conseil peut compromettre un dossier d’immigration, entraîner des retards importants ou même avoir des conséquences irréversibles sur le statut d’une personne.
Elle recommande de toujours vérifier les qualifications d’un conseiller avant de lui confier un dossier aussi important.
Les promesses de richesse rapide
Au-delà des démarches administratives, Nadine Pembele observe une augmentation des systèmes d’investissement frauduleux ciblant les communautés immigrantes.
Elle évoque notamment les systèmes pyramidaux, les ventes de produits présentés comme des investissements exceptionnels et les plateformes de cryptomonnaies promettant des profits rapides.
« Si quelqu’un vous promet de doubler votre argent rapidement, c’est déjà un signal d’alarme », avertit-elle.
Elle raconte avoir rencontré des familles qui ont contracté des prêts, vendu des biens dans leur pays d’origine ou utilisé les économies destinées aux études de leurs enfants avant de perdre la totalité de leur investissement.
Plus de 5 000 dollars envolés
Elie B. dit avoir également été victime de ce type d’escroquerie.
Séduit par la promesse de revenus importants sans avoir à travailler davantage, il a investi plus de 5 000 dollars dans une plateforme présentée comme un projet d’investissement particulièrement rentable.
Les promoteurs lui garantissaient des bénéfices rapides et affirmaient qu’il pourrait gagner encore davantage en recrutant d’autres investisseurs.
Pendant quelques semaines, une application lui permettait de suivre l’évolution supposée de son investissement.
Puis, du jour au lendemain, l’application a cessé de fonctionner.
Les promoteurs avaient disparu avec l’argent des investisseurs.
« L’argent facile n’existe pas », dit-il aujourd’hui avec amertume.
S’il reconnaît avoir perdu une somme importante, il considère désormais cette expérience comme une leçon. Il invite les nouveaux arrivants à toujours vérifier la crédibilité d’une entreprise, à demander conseil à des professionnels qualifiés et à se méfier des promesses de rendements rapides ou garantis.
Des fraudeurs toujours plus ingénieux
Le même constat est partagé par Honorine Uwishema, directrice principale d’agence (Senior Branch Manager) chez cPort Credit Union.
Après avoir commencé sa carrière comme caissière, elle a progressivement gravi les échelons jusqu’à occuper un poste de direction. Très engagée auprès des communautés immigrantes, elle participe régulièrement à des séances d’éducation financière destinées aux nouveaux arrivants.
Selon elle, les escroqueries figurent aujourd’hui parmi les problèmes les plus fréquents auxquels sont confrontés les membres de son institution financière.
Les fraudeurs utilisent une multitude de méthodes : usurpation d’identité liée à l’immigration, faux représentants du gouvernement ou des forces de l’ordre, faux agents de banque, messages frauduleux sur les réseaux sociaux, demandes de paiement par cartes-cadeaux, virements bancaires, applications comme Cash App ou Zelle, cryptomonnaies, vol d’identité et falsification de documents.
D’autres jouent sur les émotions en prétendant qu’un proche est hospitalisé, emprisonné ou victime d’un accident et a besoin d’argent immédiatement.
Pourquoi les immigrants sont-ils davantage ciblés ?
Selon Honorine Uwishema, plusieurs facteurs rendent les immigrants particulièrement vulnérables.
Les barrières linguistiques compliquent la compréhension des messages de prévention.
La méconnaissance des systèmes bancaire, fiscal, juridique et migratoire américains augmente également les risques.
À cela s’ajoute la peur de compromettre son statut migratoire, qui pousse parfois certaines victimes à agir dans la précipitation.
Les fraudeurs exploitent aussi la confiance que les nouveaux arrivants accordent naturellement aux figures d’autorité, aux responsables communautaires ou aux organismes connus.
Enfin, les difficultés financières auxquelles sont confrontées de nombreuses familles rendent les promesses de gains rapides particulièrement séduisantes.
Des conséquences qui dépassent la perte d’argent
Les conséquences de ces fraudes ne se limitent pas aux pertes financières.
Lorsqu’une famille perd toutes ses économies, elle peut rapidement devenir incapable de payer son loyer, ses factures, ses soins médicaux ou les frais de scolarité de ses enfants.
À cette détresse financière s’ajoute souvent un profond sentiment de honte.
Par peur d’être jugées ou critiquées, de nombreuses victimes préfèrent garder le silence, ce qui permet malheureusement aux fraudeurs de poursuivre leurs activités sans être dénoncés.
La prévention, meilleure protection
Pour Nadine Pembele, il est essentiel d’encourager les victimes à demander de l’aide plutôt que de s’isoler.
Elle souligne également le rôle fondamental des organismes communautaires.
Les ateliers consacrés aux impôts, au crédit, aux prêts, aux investissements et au fonctionnement du système bancaire américain permettent aux nouveaux arrivants d’acquérir des connaissances essentielles et de poser leurs questions dans un climat de confiance.
Honorine Uwishema partage cette vision.
Elle recommande de toujours vérifier toute demande inhabituelle, même lorsqu’elle semble provenir d’un organisme officiel.
Elle conseille de contacter directement l’institution concernée à l’aide d’un numéro obtenu sur son site officiel ou sur un document authentique, plutôt que de rappeler un numéro reçu par message ou par courriel.
« Aucune institution sérieuse ne demandera un paiement urgent au moyen de cartes-cadeaux, de cryptomonnaies ou d’applications de transfert d’argent entre particuliers », rappelle-t-elle.
Elle insiste également sur la protection des renseignements personnels.
Les numéros de sécurité sociale, les informations bancaires, les mots de passe et les codes de vérification ne devraient jamais être communiqués sans avoir confirmé l’identité de l’interlocuteur.
Les réseaux sociaux, ajoute-t-elle, sont eux aussi devenus un terrain fertile pour les fausses offres d’emploi, de logement ou d’investissement.
De son côté, Nadine Pembele encourage les nouveaux arrivants à développer un réflexe simple : toujours vérifier avant d’agir.
Avant de signer un document, de choisir un préparateur d’impôts ou d’investir de l’argent, elle recommande de consulter plusieurs sources, de lire les avis disponibles et, lorsque c’est possible, de demander un deuxième avis à un professionnel qualifié.
Les deux intervenantes partagent finalement le même message : la prévention demeure la meilleure protection contre les fraudes.
Quelques minutes consacrées à vérifier une information, à poser des questions ou à consulter une source fiable peuvent éviter des pertes financières qui marqueront une famille pendant des années.
Pour les nouveaux arrivants, construire une nouvelle vie exige du temps, des sacrifices et beaucoup d’efforts. Protéger cette nouvelle vie passe aussi par une meilleure éducation financière, un accès à des informations fiables et le recours à des professionnels compétents lorsque des décisions importantes doivent être prises.
Les témoignages de Nadine Pembele, d’Honorine Uwishema et d’Elie B. rappellent que les arnaques financières ne menacent pas seulement les économies des familles immigrantes. Elles peuvent aussi fragiliser leur stabilité, leur confiance et leur intégration. Mais ils montrent également qu’avec davantage de sensibilisation, d’éducation financière et de vigilance, il est possible de réduire considérablement ces risques et d’aider les communautés immigrantes à construire leur avenir en toute sécurité.





