Par Rachel Ndjondjo
Pour de nombreux immigrants installés aux États-Unis, composer le 911 en cas d’urgence n’est pas un réflexe naturel. Entre la peur de la police, les barrières linguistiques, les traumatismes hérités des pays d’origine et une méconnaissance du système américain, beaucoup hésitent à contacter les secours, même lorsque leur sécurité ou leur vie est en danger.
À travers plusieurs témoignages recueillis au sein des communautés immigrantes, une même réalité se dessine : avant d’appeler le 911, plusieurs préfèrent d’abord contacter un proche, un voisin ou un ami.
Tatiana Bisimwa, mère de famille, explique que sa plus grande inquiétude concerne la présence fréquente des policiers aux côtés des ambulanciers.
« Ce qui me fait peur quand on appelle le 911, c’est que les policiers arrivent souvent avec l’ambulance. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi, surtout pour une urgence médicale. Leur présence me met mal à l’aise et me donne l’impression que je pourrais être perçue comme une criminelle ou une menace », confie-t-elle.
En tant que femme noire et immigrante, Tatiana dit ressentir une méfiance profondément ancrée envers les forces de l’ordre. Cette peur l’a même empêchée de contacter les secours le jour de son accouchement.

« J’étais en pleine douleur, mais je n’ai pas appelé le 911. J’ai préféré demander à une amie de me conduire à l’hôpital. Avec tout ce qu’on entend sur les arrestations et les opérations d’immigration, beaucoup d’immigrants craignent un lien entre la police et l’ICE. Cette peur pousse certaines personnes à éviter les urgences, même quand elles en ont vraiment besoin. »
Elle souligne également le manque d’information entourant les services d’urgence, notamment l’existence d’interprètes disponibles lors des appels au 911.
« Beaucoup ignorent qu’on peut demander un interprète. Quand on parle peu anglais et qu’on est déjà stressé par une urgence, cela devient encore plus difficile de communiquer. On a peur de ne pas être compris ou de faire une erreur. »
Même constat pour Nadine Pembele, vice-présidente des finances de l’organisation Cocomaine et très engagée auprès des nouveaux arrivants.
Selon elle, la peur de ne pas pouvoir s’exprimer correctement en anglais demeure l’un des principaux freins.
« Beaucoup de nouveaux immigrants craignent de ne pas réussir à expliquer leur situation à l’agent du 911. Dans un moment de panique, même ceux qui parlent un peu anglais peuvent perdre leurs moyens. Cette peur est encore plus forte chez les personnes qui souhaitent rester discrètes à cause de leur statut migratoire ou du climat actuel autour de l’ICE », explique-t-elle.
Pour Nadine Pembele, une meilleure sensibilisation communautaire est essentielle.
« Il faut expliquer davantage comment fonctionne le système du 911 : qui répond, comment les secours sont envoyés et surtout qu’il est possible d’être rapidement mis en contact avec un interprète. Beaucoup hésitent simplement parce qu’ils ne connaissent pas le processus. »
Elle estime qu’une meilleure éducation communautaire pourrait sauver des vies.
« Plus les gens comprendront comment cela fonctionne, plus ils auront confiance pour demander de l’aide lorsqu’une situation devient critique. »
Okita Otelemo souligne également l’importance des habitudes culturelles dans cette hésitation.
« Dans beaucoup de nos pays d’origine, des services d’urgence comme le 911 n’existent pas ou ne fonctionnent pas de la même manière. Les gens n’ont donc pas ce réflexe d’appeler immédiatement les secours. Souvent, ils préfèrent d’abord contacter un ami ou un membre de la famille », explique-t-il.
Selon lui, cette pratique peut entraîner des retards dangereux dans des situations où chaque minute compte.
« Certaines personnes attendent qu’un proche arrive pour traduire ou les aider, alors qu’en cas d’accident, de malaise ou d’incendie, le temps est précieux. Il faut apprendre à la communauté qu’il est important d’appeler rapidement les secours lorsqu’il y a un danger. »
Pour Samata Manaye, la peur liée à la langue reste associée à une expérience traumatisante.
Elle se souvient d’un incendie qui s’est déclaré dans sa cuisine alors que son bébé se trouvait dans le salon.
« Je me rappelle avoir paniqué lorsque la maison a commencé à brûler. Le feu venait de la cuisine et mon bébé était dans le salon. Je ne savais plus quoi faire », raconte-t-elle.
Cette peur était amplifiée par une précédente tentative d’appel au 911 qui s’était mal passée.
« Une fois, alors que j’étais enceinte, j’ai appelé une ambulance parce que mon mari était au travail et ne répondait pas. Je pensais que cela fonctionnerait comme à l’hôpital, où on peut demander un interprète. Mais la personne au téléphone parlait uniquement anglais et ne me comprenait pas. J’étais tellement stressée que j’ai fini par raccrocher. »
Depuis cet incident, elle dit avoir perdu confiance dans sa capacité à demander de l’aide en anglais.
« Le jour de l’incendie, au lieu d’appeler le 911, je suis sortie chercher quelqu’un qui parlait anglais pour appeler à ma place. Pourtant, chaque seconde comptait. Si le feu avait été plus important, cela aurait pu être dramatique pour moi, mon bébé et notre maison. »
À travers ces témoignages, une conclusion revient constamment : pour beaucoup d’immigrants, l’obstacle ne se limite pas à l’urgence elle-même. Il s’agit aussi de la peur, de la langue, du traumatisme et du manque d’information.
Plusieurs membres de la communauté estiment qu’il faudrait multiplier les campagnes d’information dans différentes langues afin d’expliquer clairement que le 911 est accessible à tous, peu importe l’origine ou le statut migratoire, et que des services d’interprétation existent pour aider les personnes qui ne parlent pas anglais.
Pour eux, mieux informer les communautés immigrantes pourrait non seulement renforcer la confiance envers les services d’urgence, mais aussi sauver des vies.





