Par Kathreen Harrison
Warsan Shire: “Personne ne quitte sa maison à moins que la maison se trouve dans la bouche d’un requin”

Moving out of the Expo Photo | KGH

  Si vous posez votre main sur un poing, ce geste signifie pour une personne originaire du Congo: “Tu parles trop”. Si vous appelez quelqu’un en lui faisant signe d’approcher avec votre index, ce geste est une insulte. Ce sont certains des conseils qui ont été partagés avec les participants à la session de formation inter-culturelle qui a eu lieu à “Gateway Community Services” à Portland, le samedi 10 août dernier.
La session a duré deux heures et a été organisée par “Family Promise” de la région de Portland, les Services de “Catholic Charities Refugee and Immigration”, et “Yarmouth Housing Initiative”. Elle avait pour objectif d’aider les familles d’accueil qui venaient de recevoir ou allaient bientôt recevoir des demandeurs d’asile dans leurs maisons à se préparer.
La date limite pour finir de déménager du bâtiment de Portland Expo était le Jeudi 15 août, à cause de contrats préalablement pris. Par conséquent, il avait dû être fermé aux nouveaux arrivants dès le 10 août. Les nouvelles familles qui continuaient d’arriver après cette date étaient envoyées au “Family Shelter”. Selon Jessica Grondin, Directrice des Communications pour la Ville de Portland, le “Family Shelter” était déjà complet à partir du 12 août, ce qui veut dire que tous les demandeurs d’asile qui n’avaient pas pu être placés dans d’autres logements ont dû emménager dans le foyer d’accueil sup, parce que le “Portland Family Shelter” était incapable d’héberger toutes les personnes en demande depuis les quatre dernières années.
Le Maine souffre d’un manque de logements à prix abordables, et les présentateurs, lors de la formation inter-culturelle, ont expliqué que les personnes sans abri passent la nuit dans un foyer supplémentaire parce que le “Portland Family Shelter” n’a pas été capable de loger tout ceux dans le besoin ces quatre dernières années. Néanmoins, ce foyer est seulement ouvert pour les nuits, et des matelas de la “Salvation Army” sont installés par terre pour dormir- des conditions difficiles pour n’importe qui, encore moins pour une famille avec de jeunes enfants. Dana Totman, Présidente de “Avesta Housing”, insiste sur le fait qu’il est difficile de trouver des logements à long terme pour les familles des demandeurs d’asile. “ Nous avons déjà 2000 personnes sur une liste d’attente. S’il était facile de trouver des logements dans les villes voisines, nous n’aurions pas 2000 personnes sur notre liste. Cette situation met en lumière la crise du logement qui existe actuellement dans le Maine.”
À travers tout notre état, des Mainers ont répondu à l’appel et ont offert un abri temporaire et sécurisant aux familles des demandeurs d’asile en leur ouvrant leurs maisons. De Kennebunkport à Fort Kent, les familles du Maine se sont portées volontaires. La liste des villes qui sont impliquées à l’heure actuelle sont Arrowsic, Auburn, Avon, Bingham, Blue Hill, Brunswick, Cape Elizabeth, Cape Neddick, China, Cumberland Foreside, Falmouth, Fort Kent, Freeport, Gardiner, Gorham, Gray, Hallowell, Holden, Kennebunkport, Lincolnville, New Harbor, North Yarmouth, Portland, Pownal, Saco, Scarborough, Sedgwick, South China, South Portland, Westbrook, et Yarmouth
  Quand on a prévenu Kristina Egan, Directrice de “Greater Portland Council of Governments” (GPCOG), qu’une vague de demandeurs d’asile arrivait dans le Maine cet été, elle a volontiers convoqué une coalition d’organisations religieuses et laïques, avec comme objectif de trouver une solution pour le besoin de logements temporaires pendant la période entre la fermeture du bâtiment Portland Expo et l’ouverture des logements saisonniers vacants. La coalition a créé le programme de familles d’accueil. Les leaders de la communauté africaine immigrante se sont impliqués dès le début, et ils ont recommandé, si on voulait que ce programme réussisse, qu’une formation inter-culturelle des deux côtés ait lieu. La session de samedi dernier était la première, elle était destinée aux familles d’accueil. Les demandeurs d’asile, eux, avaient commencé à recevoir une formation culturelle pendant qu’ils logeaient au bâtiment Expo.
Ceux qui étaient présents samedi lors de la présentation ont posé de nombreuses questions. Ils souhaitaient clairement apprendre le maximum afin de bien accueillir leurs invités. Les sujets abordés étaient divers: les animaux domestiques, la préparation de la nourriture, les transports, les stratégies de communication, les pratiques parentales. Tous les âges étaient représentés, il y avait aussi bien des enfants que des personnes âgées. Des représentants de la communauté immigrante, dont le travail est de réconcilier les deux cultures et qui savent par expérience ce que c’est que d’arriver dans un nouveau pays, servaient d’intermédiaires et ont aidé à préparer les participants dans leur rôle de familles d’accueil.
Même si, au début, la recherche de familles d’accueil s’est concentrée sur les zones urbaines, des demandeurs d’asile ont été en fin de compte placés dans des maisons situées plus loin, certaines dans des zones rurales. Monsieur Ly a tenu à préciser que le rapport des Africains avec le monde naturel peut être très différent de celui des Mainers. En Afrique, il existe des animaux de la forêt qui peuvent représenter un danger pour les êtres humains. De plus, pendant leur voyage aux Etats-Unis, certains migrants ont dû traverser l’Amazonie, ou d’autres jungles, à pied. Par conséquent, il faudra prendre le temps de les rassurer et de leur montrer que nos zones rurales ne sont pas dangereuses.
Un conseil important donné par tous les formateurs était de rester sensible aux épreuves que les demandeurs d’asile avaient traversées. “S’ils ont fait ce long périple, ils ont sans doute besoin de se rétablir”, a dit Sara Ewing-Merrill de “Family Promise” de la région de Portland. Courtney Tabor, également membre de “Family Promise”, était du même avis. “Ils ont certainement été traumatisés dans leur pays natal, ainsi que pendant leur voyage pour venir jusqu’ici. “ L’avis général était que les familles d’accueil devaient les écouter avec respect si leurs invités choisissaient de raconter leur histoire, éviter de leur poser des questions sur leur voyage éprouvant, de vouloir connaître les raisons qui les avaient poussés à quitter leur pays natal, et demander des nouvelles de la famille restée là-bas.
“C’est traumatisant de devoir raconter son histoire à nouveau. Nous voulons créer un espace sûr et paisible pour ces personnes qui ont tant enduré. Si vos invités veulent partager leur expérience, écoutez seulement. Et si des histoires intimes sont partagées, gardez-les pour vous-mêmes. On ne doit pas raconter ces histoires au public, et surtout pas à la presse”, a dit Carla Hunt de YCHI. Les formateurs ont insisté sur le fait que si des histoires individuelles précises étaient ébruitées auprès des médias, celles-ci pourraient être utilisées comme témoignages dans les dossiers de demande d’asile de leurs invités et que, s’il y avait des erreurs dans leurs récits, ces dossiers pourraient alors être compromis.
Les demandeurs d’asile récents sont aux Etats-Unis légalement, mais ils n’en sont pas encore au stade de pouvoir remplir une demande d’asile. Selon Julia Brown, Avocate au “Immigrant Legal Advocacy Project” (ILAP), la plupart des personnes qui ont logé au bâtiment Expo attendent que leurs cas soient enregistrés dans le système de la Cour d’Immigration, et ils ne peuvent donc pas encore faire une demande. Quand ils auront fait cette demande, ils devront attendre encore 150 jours avant d’obtenir un permis de travail. D’autre part, sur le document « Notice To Appear » (NTA) qui leur avait été donné après qu’ils aient traversé la frontière mexicaine, ne figure pas d’habitude la Cour d’Immigration de Boston. Ceux qui habitent maintenant dans le Maine doivent donc signaler leur changement d’adresse auprès de la Cour d’Immigration afin qu’ils puissent recevoir leur avis d’audience à leur nouvelle adresse. Ils doivent ensuite déposer une “demande de changement de lieu de résidence” auprès de la Cour d’Immigration de Boston si leur dossier n’est pas présenté auprès de la bonne Cour. La grande majorité des familles logées au bâtiment Expo en sont actuellement au stade du changement d’adresse et ne sont donc pas encore inscrites dans le système. Cela signifie qu’elles n’ont pas de rendez-vous à la Cour de Boston et ne peuvent donc pas encore formuler leur demande. ILAP supervise le processus judiciaire pour les nouveaux immigrants.
Samedi, Baba Ly et les Services de “Catholic Charities Refugee and Immigration” ont mené un jeu de rôles avec les personnes présentes pour les aider à réfléchir sur certains aspects de leur propre culture, afin de mieux les préparer à vivre avec des personnes issues d’une autre culture. Le public a participé avec enthousiasme, et on pouvait entendre dans la salle le bourdonnement de conversations animées. Ensuite Monsieur Ly a fait un compte-rendu et a partagé ses connaissances inter-culturelles.
“Aux Etats-Unis, il est commun de se présenter en parlant de son travail, mais cela ne se fait pas dans chaque culture, “ a-t-il dit. “ On ne parle pas non plus de sa situation financière ici, ce qui n’est pas le cas partout dans le monde.” Monsieur Ly a conseillé aux familles d’accueil de contacter un intermédiaire culturel qui serait assigné à chaque famille et qui l’aiderait quand le besoin se présenterait. Mais, avant tout, il a insisté sur l’importance de “construire des relations, ce qui se fera avec de la gentillesse, de la tolérance, et en vous informant pour comprendre la culture de vos invités.” Il a aussi rappelé aux accueillants qu’ils se trouvaient d’une certaine façon dans une position de “supériorité” envers leurs invités et qu’ils ne devaient donc pas être surpris si ceux-ci ressentaient le besoin de dire “oui” à toutes leurs demandes.
Nsiona Nguizani, qui travaille en tant que médiateur culturel à Brunswick, a dit : “Il est difficile pour vos invités de vous dire “non”, à cause de la situation dans laquelle ils se trouvent.” Il a répété le commentaire de Monsieur Hunt à propos des médias. “Des personnes vont essayer de rester hors des feux des projecteurs afin de protéger la famille restée au pays. Beaucoup y avaient de bons postes, et se retrouver sans abri affecte leur amour-propre.”
Luc Samuel K. Kuanzambi, le médiateur culturel principal pour CocoMaine, la Communauté Congolaise du Maine, a parle des relations de couple qui changent dans les familles africaines une fois que celles-ci ont déménagé aux Etats-Unis. “En Afrique, l’homme est habitué à prendre les décisions”, a-t-il précisé. ”Ici, les hommes apprennent que les femmes et les enfants ont des droits. Rien ne les a préparés pour ce changement.” Il a insisté sur le fait que cette adaptation culturelle pouvait prendre du temps.
Les personnes qui étaient présentes ont partagé les différentes raisons pour lesquelles elles avaient décidé d’ouvrir leurs maisons. Margaret Minister, de Cumberland, a dit “J’ai l’habitude d’avoir beaucoup de monde chez moi. Mes deux enfants sont partis étudier à l’Université, et ces personnes sont dans le besoin, alors….”Gerri Sauer et Russ Cowles, de Durham, ont expliqué qu’ils possédaient un appartement dans leur sous-sol qui avait été aménagé pour devenir un Airbnb. Mlle Sauer a haussé les épaules en disant “J’ai senti que cela devait arriver un jour”. Le 10 août, ils attendaient avec plaisir une visite à leur domicile de CIEE (“Council on International Educational Exchange”), l’organisation qui s’est occupée de vérifier les antécédents de tous ceux qui avaient rempli une demande pour accueillir des immigrants et qui a fait passer des entretiens aux hôtes potentiels situés en dehors de la région de Portland. Les familles d’accueil habitant dans les zones urbaines ont passé leur entretien avec des membres de la communauté immigrante. GPCOG a aussi créé une liste de volontaires pour conduire les immigrants à des rendez-vous ou pour aller faire des courses, afin d’assister les familles d’accueil et leurs invités qui habitent en dehors de la ville.
Jen McAdoo, Directrice de “Furniture Friends”, s’est adressée aux personnes présentes quand elle a remercié les formateurs et les leaders immigrants pour leurs efforts. Philip Walsh, Directeur de “Maine Initiatives”, a applaudi l’effort philanthropique constant de son association pour venir en aide aux organisations dirigées par des immigrants.
Mufalo Chitam, Directeur de la Coalition des Droits des Immigrants, avait reçu un coup de téléphone début juin, le prévenant que des douzaines de demandeurs d’asile africains allaient venir à Portland. Depuis, 437 migrants sont arrivés.
Mlle McAdoo a constaté que beaucoup de personnes n’avaient cessé de travailler pendant plus de deux mois de diverses manières afin d’accueillir les migrants, en créant entre autres le projet “Maisons d’Accueil” comme solution de logement temporaire.
Mlle Chitam a rappelé que “Les Maisons d’Accueil” est un nouveau programme. “Tout est en train de se mettre en route. Nous vous demandons d’être patients pendant que nous développons les ressources nécessaires.” La journée de formation s’est terminée sur une note positive, les hôtes se mettant par deux ou en petits groupes afin d’échanger sur ce qu’ils avaient appris pendant la session et de mieux faire connaissance.